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Place à la réalité mixte !

Je ne suis pas un scientifique, ni un expert en sciences humaines.

Mais depuis 2002 il se trouve que j’ai pu collaborer à de nombreux projets utilisant les technologies de l’information pour informer, interagir, montrer et partager des visions, en utilisant les technologies du web, du 3D, du mobile, avec des personnes aussi bien en présenciel qu’à distance.

Or, là l’heure où plus d’un milliard d’humains sont interconnectés, où la réalité augmentée arrive dans nos vies quotidiennes et où il est possible à chacun de créer gratuitement un espace dans un monde virtuel, je reste très largement sur ma faim concernant la définition de la réalité mixte.

Une dualité bien confortable entre réel et virtuel

Les approches techniques reposent sur une séparation trop nette de la réalité physique et de la réalité virtuelle, les classifications reposant sur des degrés d’influence de l’une sur l’autre, où le positionnement des utilisateurs dans les dispositifs techniques d’Interfaces Hommes Machines.

Voir cet exemple (par ailleurs très intéressant) :


(Thèse de M.Chalon)

Or de mon point de vue c’est oublier quelques fondamentaux sur la réalité elle-même, la considérant comme existant de manière identique et distincte de ceux qui la vivent, objectivée (en quelque sorte, idéale :-). Ne confondons pas matière et réalité.

Notre relation à la réalité ne se résume pas à un simple chaos de sensations corporelles.  Si notre conscience peut s’y situer s’y trouve c’est par des mécanismes et grâce des codes. Des symboles, des représentations, des signes, des mécanismes psycho-cognitifs.

Importance du partage de l’expérience

La meilleure façon d’être certain de ne pas rêver les yeux éveillés est de demander à d’autres “s’ils voient aussi” la même chose. Même altérée par les points de vue de ceux qui s’y trouvent, la réalité doit pouvoir être partagée.

Le rouge n’existe pas et n’a pas de signification si je ne l’ai pas distingué, appris à le nommer. Il est un stimulis dégagé de l’infinité des stimulis sensoriels auquels je suis soumis. Pourtant, la plupart  des lecteurs qui comprennent le français et lisent ces lignes peuvent fermer les yeux et visualiser cette couleur derrière leurs paupières.

Réalité des environnements dits “virtuels”

Si la réalité peut être vécue en tant que réalité c’est bien parce que j’en ai une expérience, expérience rendue possible par mes sens, mes émotions, et mes représentations. Si je peux la partager avec d’autres et interagir avec elle, c’est grâce à l’articulation des signes qui me permet de planifier des actes. On aborder ici l’idée de “langages” permettant le partage et l’action et qui peuvent être très primaires (comportement systématique des fourmis avec les phéromones) et produire collectivement des résultats complexes.

En conséquence, un environnement simulé et plastique dans lequel j’ai des sensations, des émotions, des représentations et des codes permettant partage et action, acquière une forme de réalité. D’autant plus forte que je peux là aussi vérifier que je ne rêve pas éveillé en proposant à ceux qui partagent cette expérience “s’ils voient aussi” la même chose. C’est ce type d’environnement qui qualifie pour moi “le monde virtuel”.

Désir et action

Sur le plan personnel, qu’est-ce qui nous fait agir dans la réalité ? Les décisions n’ont elle pas le désir comme mobile ? En quoi ce désir serait-il plus absent de moi dans un monde virtuel ? En quoi les interactions avec ma conscience auraient-elles moins d’influence sur mes décisions, suivant que je sois connecté ou pas ?

En ce sens l’expérience de ma conscience avec l’environnement physique ou numérique (en fait ma conscience dans sa réalité)  a une incidence permanente sur mes actes, mon environnement, les autres. Il en va de même depuis toujours avec la fiction livresque où l’émotion vehiculée par le chant d’un griot : leur influence et leur force est-elle “réelle”? Pour moi, oui.

C’est pourquoi l’idée d’une réalité englobant un tout objectif, et limitée à un espace-temps à quatre dimensions, se nie elle-même (elle est imaginaire, s’enseigne, permet d’élaborer des systèmes de pensée et de planifier des actions).

Réalité augmentée

Le développement actuel extrèmement rapide des premières applications grand-public de la réalité augmentée permet de donner à voir et d’interagir avec des éléments virtuels placés dans l’espace tel que perçu habituellement: la rue, la maison, autour de moi. En ce sens la réalité augmentée apporte la preuve que nous pouvons parfaitement au niveau de notre conscience éduquée dans un système de représentations être dans un environnement mêlant notre sytème de lecture et d’interaction avec le monde physique et de nouveaux codes de lectures, d’expression et d’interactions récemment appris dans les pratiques numériques (la carte, le point, chatter, lancer la vidéo…).

Cependant le terme réalité augmentée reste  binaire : il s’agit de la matière (réalité) avec en quelque sorte un calque de nouveaux signes (“augmentée”).

Le terme de réalité augmentée est donc réducteur car cette vision des choses n’ouvre pas le champ à des expérimentations basées sur une conception de la réalité en tant qu’expérience complète (sensorielle, émotionnelle, partagée et relationnelle, conceptuelle et en terme d’action). Il faut rompre avec l’opposition des signes physiques et numériques pour concevoir des espaces mixtes offrant une expérience complète.

La remarquable application layar illustre parfaitement l’augmentation in situ et en mobilité de cette “réalité”, par et pour les usagers.

La réalité mixte ou hybride

La réalité mixte serait plutôt pour moi l’acceptation de la réalité en tant qu’expérience à la fois sensorielle, emotionnelle, relationnelle et signifiée, en mettant au même niveau les signes et codes utilisés par les consciences des utilisateurs, qu’ils émanent d’une source numérique ou non.

Je peux reconnaître une forme et des jeux de fonctionnalités d’un assemblage de matière et dire c’est une chaise. Mon apprentissage l’a intégré dans ma réalité. Il est plus facile d’utiliser ce modèle reconnaissable dans un monde virtuel : on y trouve beaucoup de chaises. L’expérience de la chaise y sera cependant encore bien différente mais une partie de ses codes (m’asseoir près ou loin de vous, manifester une posture ou une attention sur un travail collaboratif) est immédiatement réutilisable.

Un espace de réalité mixte serait un espace conçu pour que ceux qui s’y trouvent physiquement et virtuellement puissent partager leurs signes (parler par exemple), des stimulis sensoriels, la perception d’objets, une capacité d’action sur un environnement commun.

En ce sens la réalité augmentée doit rencontrer les mondes virtuels, inévitablement. Il ne manque dans les systèmes actuellement développés sur mobiles ni la localisation des photographies,des vidéos, des ressources, des personnes. Il y manque les personnes elle-même partageant de manière synchrone un environnement commun, parce qu’elle sont physiquement et virtuellement dans la même rue par exemple.

Cet espace est pas dans le monde physique, ni dans le monde virtuel, mais dans les deux. L’expérience est partagée non pas par la simulation technique, mais par l’échange d’un contexte d’attention et d’émotion partagé, (un débat, un concert, une action…).

Cette vision de la réalité mixte se marie parfaitement avec les nouveaux usages de l’internet. De fait, nous sommes déjà dans une “expérience-réalité” mixte ou hybride. Nous ne l’avons jamais quittée…

Alors fonçons : concevons désormais des espaces d’expérimentations adaptés à cette réalité :-)

Hugobiwan.zolnir(at)gmail(dot)com


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